PASCALE BÉDARD

Le lieu autre de l’œuvre : l’hétérotopie comme expérience esthétique (extraits)

Dans la première définition qu’en donne Michel Foucault, l’hétérotopie se rapporte au lieu de l’hétéroclite, d’où l’ordre est soustrait. Il s’agit d’un «lieu autre», un moment critique du «lieu commun». En 1966, dans cette «Préface», l’hétérotopie revêt un sens essentiellement taxinomique : il s’agit d’un non-ordre du discours, pas encore d’un contre-lieu topographique. […]
Et il n’y a pas de réconciliation dialectique dans ce dehors de l’hétérotopie : l’envers joue pour lui-même, il est «dés-ordre» sans être constitution d’un ordre nouveau. Et ce n’est plus tout à fait la subjectivité souveraine qui rassemble le langage puisque, comme le Kandinsky de l’histoire devant ce Cavalier Bleu tombé à l’envers, méconnaissable et d’où émerge une forme libre, il est surpris de cette aventure au dehors. […]
La seconde occurrence de la notion d’hétérotopie dans l’œuvre de Foucault eut lieu lors d’une conférence intitulée «Des espaces autres», présentée en 1967 au Cercle d’études architecturales. [Cette] seconde convocation de la notion d’hétérotopie la situe carrément dans un champ topographique. L’hétérotopie se conçoit comme un espace réel qui entretient un réseau de relations unique avec tous les autres lieux. […]
Pourrions avancer l’hypothèse que l’expérience de l’art, celle de l’artiste à l’œuvre, mais peut-être plus encore celle du regardeur en situation de contact avec l’œuvre, relève parfois de ce moment du passage au dehors ? Pourrions-nous aller encore plus loin et tenter de comprendre l’œuvre elle-même, ou plutôt l’espace qu’elle ouvre entre elle et celui qui se tient devant elle, comme hétérotopie, espace-temps entretenant une relation différente avec tous les autres espaces-temps ?