RAPHAËLLE JOANISSE


Prenez soin de vous
, l’exposition tournant autour d’une lettre de rupture que l’artiste Sophie Calle a reçue de son amant, plonge encore une fois le spectateur dans la vie privée de l’artiste française reconnue internationalement depuis les années 80. Dans cette œuvre, Calle laisse à des inconnues le choix d’interpréter à leur guise cette lettre – véridique ou inventée – se terminant par la phrase fatidique «Prenez soin de vous». L’installation de Calle était présentée à DHC/ART par le commissaire John Zeppetelli du 4 juillet au 19 octobre 2008.

Sophie Calle y adapte son œuvre qu’elle avait conçue pour le pavillon français dans le cadre de la 52e Biennale d’art contemporain de Venise. Pour la mise en œuvre de son installation, Calle avait passé une «petite annonce» dans la presse afin de trouver une personne pouvant remplir les fonctions de commissaire d’exposition et c’est l’artiste Daniel Buren qui fut choisi. Sous le thème du directeur artistique Robert Storr,  « Think with the Senses – Feel with the Mind – Art in the Present Tense », Calle exposa à travers textes, photographies et vidéos les réactions de 104 femmes, deux marionnettes et un perroquet. Par la suite, ce fut la Bibliothèque nationale de France qui accueillit l’oeuvre en ses murs avant que celle-ci ne soit présentée à la DHC/ART.

Dans Prenez soin de vous, comme dans ces œuvres antécédentes, Sophie Calle soulève une réflexion sur la notion d’auteur, en partageant avec d’autres sa démarche de création. L’installation de Calle se constitue de portraits photographiques de chacune des femmes choisies en vertu de la diversité de leur expérience propre et compétences professionnelles. Ces portraits sont accompagnés de l’analyse textuelle ou vidéo qu’elles ont faite de la lettre de rupture. L’artiste avait déjà fait appel à des inconnus en 1979 pour Dormeurs, œuvre constituée de photographies présentant 48 inconnus ayant été invités à dormir dans le lit de l’artiste. À partir de sa démarche personnelle, Calle s’ouvre aux autres pour constituer la majorité de son travail : des inconnus font ainsi subvenir l’intention de l’artiste à travers la lettre qu’ils s’approprient pour en faire l’analyse et l’interprétation d’où en résulte un texte ou une performance vidéographique. Il n’en reste pas moins que les photographies sont le propre apport de Calle.
La tension entre réalité et fiction constitue autre thème caractéristique du travail de Sophie Calle. L’artiste maintient dans toute l’exposition une confusion sur l’authenticité de la lettre de rupture. D’une part, l’artiste confère à son travail une valeur de témoignage. En effet, dès le début de l’exposition, elle interpelle directement le spectateur en lui expliquant son projet : « J’ai reçu un mail de rupture… ». D'autre part, une vidéo présentant l’artiste en discussion avec une médiatrice familiale sème le doute chez le spectateur quant à la véracité de l’expérience rapportée. Calle explique dans cette vidéo son histoire avec une intensité telle qu’il est difficile de savoir si l’artiste joue avec la réalité. De même, dans son oeuvre Carnet d’Adresses, Sophie Calle joue sur la réalité des fondements mêmes de son projet. En effet, l’artiste prétend ici avoir trouvé par hasard un carnet d’adresses et ensuite avoir contacté les personnes inscrites. Cependant, une rumeur se fait entendre sur le fait que Calle aurait plutôt subtilisé ce carnet pour provoquer la démarche de son oeuvre.

Il n’est pas anodin que Calle utilise ses expériences vécues puisque cette stratégie est devenue récurrente dans sa démarche artistique. C’était le cas pour l’exposition M’as-tu vue où Calle inclut ses expériences de vie à travers son œuvre tout en interagissant avec le spectateur. L’artiste utilisait aussi ces expériences personnelles en présentant ses échecs amoureux dans l’œuvre Douleur exquise, œuvre photographique accompagnée de textes évoquant la douleur de l’artiste face à une rupture. Dans le cas de Prenez soin de vous, l’artiste intervient avec une centaine de femmes de tous âges par rapport à une autre situation personnelle. L’expérience d’exhibition, de même que la solidarité féminine convoquée dans la mise en œuvre d’une vengeance, jouent ici le rôle de catharsis par laquelle l’artiste arrive à lâcher prise face à cette lettre. Seules les femmes ont eu le droit de parole, bien que Bruno Racine, président la Bibliothèque nationale de France, en ait fait sa propre analyse lorsque l’exposition Prenez soin de vous fut présentée à la Bibliothèque Nationale de France : « Sophie d’une certaine manière, vous avez eu de la chance de recevoir ce mail de G… Sans être un habitué de la lettre et encore moins du mail de rupture masculin, j’en connais bien le postulat de base : L’HOMME N’EST JAMAIS COUPABLE »1.

À travers l’installation Prenez soin de vous, Sophie Calle soumet aux spectateurs les interprétations diverses de toutes ces femmes quant à une lettre de rupture dont la véracité reste indéterminée. L’abondance de témoignages et d’informations peut provoquer chez le spectateur un sentiment de fatigue. Néanmoins, le spectateur ne quitte l’exposition qu’avec le désir à son tour de l’analyser ou de penser à la façon dont il l’interpréterait selon sa profession ou ses compétences.


1 Racine, Bruno, « Sophie prend soin de nous à la BnF », Beaux Arts Magazine, Avril 2008, no. 286, p.96.